« Il faut accepter qu’on contrôle uniquement un instant du temps » David Décamps, photographe de rue.

Comment avez-vous commencé la photographie de rue ?

J’ai toujours fait des études dans la communication et le graphisme. Entre ma licence et mon master je suis parti aux États-Unis en tant qu’au pair pour un an. Puis j’ai étendu l’aventure de six mois. J’étais à Palisades, un petit village à trente minute de New York. J’en profitais pour m’y balader chaque week-end. Je photographiais plutôt l’architecture étant donné que New York est une ville assez grandiose ! Et puis j’ai pris cette photo que j’ai intitulé « Liberty », c’est celle du pigeon qui déploie ses ailes dans une belle lumière… de base c’était un simple building que je voulais photographier. Ce fût la photo révélatrice.

J’ai remarqué qu’on pouvait faire de belles photos sans forcément prévoir chaque détail de cette dernière. Et c’est comme ça que j’ai commencé à photographier des gens dans la rue. Avec le temps j’étais de moins en moins timide et je pense que le fait d’être un étranger m’a permis d’avoir une sorte de joker, on se sent moins vulnérable par rapport à la réaction des gens. À l’époque, quand une personne me demandait pourquoi je la prenais en photo, je répondais tout simplement que j’étais un touriste qui parcourait la ville. Je ne me présentais pas encore en tant que photographe de rue parce qu’à mes yeux ce n’était pas le but recherché à ce moment là.

À quel moment c’est devenu différent ?

Au départ, je me définissais uniquement en tant qu’observateur. Je cherchais à fixer des souvenirs plutôt que des moments. Puis, au fil du temps, j’ai essayé de rendre ces moments à la fois esthétiques et poétiques. J’ai alors choisi de réaliser mes photos en noir et blanc car le plus souvent c’est ma manière de voir les choses. Ce n’est pas mélancolique du tout, c’est très positif et coloré paradoxalement. C’est à ce moment là que je me suis consacré essentiellement à la photo de rue.

Comment avez-vous réussi à vous débarrasser de la timidité dont vous parliez afin de réaliser vos clichés ?

Dès lors que je voyais qu’une photo pouvait être vraiment belle, cette retenue s’en allait. Je pouvais être juste à côté de la personne ou me mettre soudainement à courir, prendre la personne en photo sans lui parler et partir… C’est une sorte d’équilibre à trouver entre la peur de prendre la photo et la sensation de regret de ne pas l’avoir prise. J’ai remarqué que quand le regret prenait le pas sur la peur et bien la photo avait lieu, quitte à prendre « des risques », qui n’en sont pas véritablement au final, mais quand on est timide tout nous paraît insurmontable.

Quels sont « les risques » que vous évoquiez et qui ont pu pendant un moment, vous empêcher de prendre certaines photos ?

La réaction des gens. D’où l’importance de la capacité d’empathie qu’on développe en photo de rue. J’ai une seule règle, je ne veux jamais mettre ou montrer quelque chose qui pourrait être dégradant pour la personne. J’attache vraiment une importance à me mettre à la place des gens. Après, quelqu’un qui fait une grimace ou une drôle de tête ce n’est pas forcément négatif, ce n’est pas essayer de ne pas la mettre en valeur. Il y a des situations cocasses qui ne sont pas négatives, encore une fois il n’y a pas de règles préétablies dans la photo de rue mais ça doit venir du cœur. Quand j’ai pris une photo, je sais quand j’ai fait quelque chose qui me plaît, qui porte mes valeurs et celles que j’essaie de défendre ou non. Dès lors qu’il y a un fondement, un socle assez solide, je sais pour quoi je fais la photo et je ne me permettrais pas de laisser un laps de temps trop long pour prendre la photo et risquer de la louper.

Selon vos expériences, comment les personnes que vous avez pu photographier réagissent-elles généralement ?

Finalement, les gens qui réagissent mal sont ceux qui ne comprennent pas. Ce qui est normal, dès qu’on est dans l’inconnu ou l’incompréhension, on réagit mal, on a peur de ce qu’on ne comprend pas. La première question qu’ils me posent lorsque je les prends en photo est : « pourquoi ? », mais aussi : « pour quoi ? » dans le sens : « dans quel but ? ». Alors je leur explique que je fais de la photo de rue. J’ai aussi une carte de visite qui me permet d’obtenir une certaine crédibilité. Ce à quoi ils ajoutent la plupart du temps : « pourquoi vous m’avez pris moi en photo ? ». Alors, je leur explique que je les trouve beaux. Ça les étonne souvent car oui, une dame qui à 80 ans ou un monsieur dans la cinquantaine sont beaux à mes yeux.

« Je pense qu’en tant que photographe de rue, il ne faut pas oublier que sans les gens, sans ceux qu’on prend en photo, sans ces personnages, on est rien. On leur doit tout. »

Une fois j’ai voulu prendre un monsieur en photo et il m’a dit qu’il ne préférait pas. Je considère qu’ils sont libres de refuser et s’ils veulent que j’efface la photo, je le fais tout simplement parce que je pars du principe que sans eux, je ne pourrais rien faire. Ce sont mes collaborateurs du quotidien, mes collègues que je ne connais pas le matin en partant me promener et que je rencontre le soir finalement. Je pense qu’en tant que photographe de rue, il ne faut pas oublier que sans les gens, sans ceux qu’on prend en photo, sans ces personnages, on est rien. On leur doit tout. Cette humilité là est essentielle dans la photographie de rue. Mais généralement, ça se passe très bien. Depuis 2013, je peux compter sur les doigts de la main le nombre de réactions négatives que j’ai eu. Mais il est vrai que c’était assez violent psychologiquement car quand on se prend une insulte ou une mauvaise réaction, il faut apprendre à surmonter sa peur et à reprendre de suite d’autres photos. C’est comme quand on fait une chute de cheval, il faut remonter dessus juste après pour ne pas rester traumatisé.

Y a t’il une rencontre qui vous a particulièrement touché ?

Celle qui me vient à l’esprit de suite, c’est celle d’un Monsieur que j’avais photographié qui s’appelle Roger Bénévant, c’est une personne assez âgée avec qui nous avions échangé. Il m’avait laissé sa carte. Je m’étais renseigné sur lui et il s’avérait que c’était un grand peintre dans sa jeunesse.

J’ai repris contact avec lui par mail car je souhaitais le prendre en photo dans son atelier. Il m’a alors invité et nous avons beaucoup discuté. Je n’ai pas pris de photo avant la troisième heure. Puis une seconde fois, je l’ai photographié dans son appartement avec sa fille qui nous a rejoint pour une photo de famille. Il y a eu beaucoup de belles rencontres mais celle-ci m’a plutôt marqué.

Pourquoi avoir choisi le noir et blanc ?

Ce que j’aime dans cette technique c’est qu’elle permet de mettre en valeur des détails. Il y a un jeu avec la lumière, les contrastes… et j’aime aussi ce côté intemporel que le noir et blanc permet contrairement aux photographies en couleurs.

Qu’est ce que la photo de rue a pu vous apprendre ?

Ce qui est dingue dans la photographie et plus particulièrement dans la photo de rue, c’est de savoir que le moment que je viens de saisir ne se reproduira plus jamais, c’est fini. C’est pour ça qu’il peut y avoir beaucoup de frustration dans la photo de rue parce que quand on a raté un moment, on ne l’aura plus. Même si on demande à la personne de refaire la même chose, ce ne sera pas exactement pareil, c’est impossible. On se rend compte qu’on est pas grand-chose par rapport au temps finalement. Il y a des choses sur lesquelles on ne peut pas revenir, des moments où on sera un peu trop en avance ou un peu trop en retard, c’est une vraie leçon de vie. Il faut accepter qu’on contrôle uniquement un instant du temps.

Vous souhaitez nous sensibiliser à ce que vous définissez de « poésie du quotidien », qu’est ce qui en fait quelque chose d’intéressant à photographier ?

Il y a une certaine régularité dans la manière de faire des gens et à force de faire des photos de rue, on se rend compte qu’on peut anticiper certaines actions. Par exemple, si j’arrive derrière une personne au niveau d’un passage piéton, si je veux la prendre de profil à gauche, je connais le laps de temps dont je dispose pour prendre la photo parce que nous avons appris à tourner la tête à gauche avant de la tourner à droite pour traverser la rue. Autre exemple, si une personne âgée rentre dans le métro, je sais que la personne la plus jeune se lèvera pour laisser sa place assise et alors, je disposerais de ce temps pour capter les visages, les interactions. Ce qui me plaît dans le quotidien ce sont tous ces petits détails qu’on oublie : quelqu’un qui fume sa cigarette, quelqu’un assis sur un banc, des regards.. J’aime aussi le fait que je ne sais pas ce que je vais trouver à photographier lorsque je pars me balader, le quotidien c’est aussi l’expérience de l’inattendu.

Un artiste qui vous inspire ?

Joel Meyerowitz, un photographe de rue qui est extrêmement humain et bourré d’empathie. Il aime vraiment les gens, ça se voit. Il compare d’ailleurs le moment de la prise d’une photo à l’odeur du croissant chaud lorsqu’on passe devant une boulangerie. C’est l’idée de sentir les choses venir, tout en douceur.

Un conseil pour ceux qui voudrait se lancer dans la photo de rue ?

Il faut essayer de comprendre ce qu’on aime faire et pour quoi on le fait. Cela permet de construire une base solide pour pouvoir expliquer aux personnes que l’on photographie sa démarche.

La poésie que vous amenez à travers vos photographies, nous pouvons aussi la retrouver dans vos illustrations par le biais de jeux de mots. D’où vous vient cette seconde passion ?

J’aimais beaucoup dessiner et lire le dictionnaire quand j’étais petit. Ce qui me plaît dans les jeux de mots ce sont leur sonorité. Je pense que le fait d’être parti un an et demi aux États-Unis m’a fait aimer davantage la langue française. Je me suis rendu compte à quel point c’était une belle langue et je m’amuse en l’explorant par des jeux de mots.

Vous avez aussi prolongé l’expérience des mots en écrivant un roman…

Ça partait d’une interrogation. Je me suis toujours demandé ce que je ferais si j’étais riche. Qu’est ce qu’une personne seule pourrait faire de tout cet argent, comment il l’utiliserait ? Ce roman raconte l’histoire d’un homme qui au fil des rencontres décide de distribuer son argent et se demande comment cela peut interférer dans la vie quotidienne des gens. Pour autant, ce n’est pas forcément une expérience que je souhaite réitérer dans l’immédiat. En réalité, j’aime les histoires assez courtes. C’est un peu comme si j’étais un écrivain feignant, je préfère le faire par le biais de mes illustrations. Pour moi, une illustration peut déclencher d’autres histoires dans la tête des gens.

Vous travaillez aussi sur un autre projet « Listeners »…

Parallèlement à la photo de rue, j’étais curieux de connaître le genre de musique que les gens écoutaient. Ce projet prend la forme d’un montage composé d’une photo d’une personne que j’ai interrompue dans son écoute et de la musique qu’elle écoutait au moment où la photo a été prise. Je publie ces montages sur les réseaux sociaux avec un lien qui redirige directement vers la chanson que la personne écoutait. Je trouvais aussi que c’était une bonne manière de partager et de découvrir des artistes et des genres qui sortent de de notre zone de confort musicale dans laquelle les algorithmes des plateformes musicales nous enferment.

Dans votre démarche artistique vous nous invitez à avoir un autre regard sur la société, le monde, la rue… mais quelle est le vôtre ?

J’ai une grande foi en l’humanité, peut-être un peu trop naïve parfois. Je trouve que les gens sont bons naturellement et s’ils sont amenés à être agressifs ou en colère, c’est qu’il y a une peur de l’inconnu, une incompréhension. Je suis persuadé que l’éducation à un rôle fondamental à jouer pour le futur sur tous les aspects. Il y a un socle éducatif de respect d’autrui, d’attention, d’écoute et d’empathie qui sont à mes yeux propres à la photo de rue et qui devrait être inculqué à tous. Je me rends compte que dans beaucoup de scène de la vie de tous les jours ; c’est assez drôle et triste à la fois, mais les gens vont vous poser une question sans forcément écouter votre réponse uniquement pour mieux rebondir et parler d’eux même. Ils ne posent pas une question pour en savoir plus sur l’autre. J’ai l’impression que l’écoute est devenue presque fausse, une compétence dans laquelle la photo de rue ne ment pas, on se doit d’être présent à l’autre.

En parlant d’avenir, quels sont vos futurs projets ?

J’aimerais donner des cours à l’université, dans des écoles d’arts ou par le biais de workshops que j’essaie de mettre en place pour cette année. Ces ateliers seraient composés de deux ou trois personnes maximum pour leur faire découvrir la photo de rue et ma manière de travailler en immersion, directement sur le terrain. Il n’y aurait pas de programme précis puisque la rue n’a pas de règle, c’est l’expérience de la vie et des imprévus. J’aimerais avoir la possibilité de transmettre mes expériences tout en continuant à m’enrichir de celles des autres. L’apprentissage se fait dans les deux sens.

#RestonsChezNous

Être enfermé chez soi c’est un comble pour un photographe de rue, comment vous occupez-vous en cette période de confinement ?

Pour moi tant qu’il y a de la lumière, il y a de la vie ! Je prends en photo le lieu dans lequel je suis en ce moment ou des instants : le chat qui traverse le couloir ou tout simplement la lumière qui se pose sur un objet. Par exemple, j’ai pris en photo la lumière sur l’aspirateur qui se trouvait en haut des escaliers. Pour le coup, je suis un peu orphelin de personnes et de vie mais ça me pousse à la voir sous d’autres formes. Sinon, je mets en page d’ancienne photo, je vis avec le passé.

https://www.daviddecamps.com/home

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